RENCONTRE AVEC EMMA BOVARY
Du fond de son XIXème siècle, aussi fragile que les papiers de soie recouvrant les gravures médiévales qui la faisaient rêver, Emma renaît pour moi, triste figure de l’amour gâché et de la rêverie mortifère. Bandeaux noirs sagement tirés sur les oreilles, robe prune serrant sa taille svelte, seules ses mains un peu larges – Flaubert les a-t-il décrites ?- laisseraient penser qu’elle n’est pas d’origine aristocratique.
Les origines, voilà bien un problème.
_ Vous avez souffert de votre origine simple, campagnarde et même de votre mariage bourgeois, médiocre en réalité, ce n’était pas ce dont vous rêviez…Un médecin tout de même, ce n’était pas si mal !
Son visage impassible dissimule la passion qui l’habite. Ainsi je l’imagine !
_ J’aurais pu vivre autre chose ! De là est né mon sentiment d’insatisfaction ! Peut-être aurait-il mieux valu pour moi que je ne reçoive pas une éducation au-dessus de ma condition ; c’est elle qui, dès ma jeunesse, a fait naître en moi l’impression que jamais je ne vivrais à la hauteur de mes aspirations. Et rappelez-vous aussi –vous avez suffisamment expliqué ce passage – mes lectures secrètes, interdites, introduites dans le pensionnat par une vieille fille couturière, elles m’entraînaient dans des rêves d’amour absolu que la vie réelle n’offre pas.
Cette réflexion m’amuse : que sait cet être de papier des exigences de la vie réelle ? C’est Flaubert, son créateur, qui ne l’a pas autorisée à vivre ses rêves ! Si elle le croise dans l’au-delà, elle pourrait lui adresser quelques reproches !
_ Votre mari vous aimait, il essayait de vous rendre heureuse, selon ses moyens !
Je joue l’avocat du diable car Charles me paraît, à moi aussi, bien terre à terre et un tantinet ridicule dans son incapacité à imaginer que des malades, des pantoufles, une femme ou un mari puissent suffire à remplir une vie. Cependant la confiance qu’il met dans sa femme, même si elle frise la naïveté, plaide en sa faveur. Et il est certainement le seul à l’avoir aimée ! Sur le visage d’Emma passe un léger sourire, comme un voile de bonheur si ténu qu’il ne peut que se déchirer. Peut-être revoit-elle sa fille !
_ Vous avez voulu vivre vos désirs, hasardé-je, mais un froncement subit des sourcils de mon interlocutrice me pousse à une immédiate correction. Même si vous n’avez pas reçu ce que vous en attendiez, c’était un pas vers la liberté !
_ Quand Rodolphe s’est trouvé sur mon chemin, j’ai cru…
Oui, elle a cru qu’il lui apporterait tout ce qui lui avait tant manqué, et Léon aussi ensuite.
_ Je n’ai pas su voir qu’ils allaient, tout en me donnant le plaisir que j’attendais, m’entraîner vers des folies et dans une ronde de mensonges dont certains feraient vite leur profit et qu’ils allaient creuser mon tombeau…Dans ma soif de vivre coûte que coûte mes désirs les plus profonds, je n’ai pas compris que ces hommes ne voyaient en moi que leur propre plaisir.
Emma est repartie dans ses rêves, vers ces moments de pure jouissance où la réalité semblait desserrer son étreinte et où elle croyait vivre comme une héroïne des romans de son adolescence : le bal au château du marquis d’Andervilliers, la représentation de Lucia de Lamermoor au Grand Théâtre de Rouen.
_ J’aurais voulu connaître beaucoup de ces moments là… d’autres femmes les connaissaient, elles, ajoute-t-elle dans un mouvement d’amertume.Mais au fond de moi, en fait, qu’est-ce que je désirais vraiment ? Mes rêves étaient si beaux ! que pouvait m’apporter la vie ?
Son visage a retrouvé son impassibilité et je n’ose aborder ce moment de sa vie, essentiel pourtant : son suicide, ce désespoir absolu, lorsque rien, plus rien, ni personne n’est capable de vous retenir dans la vie. Désespoir aussi absolu que son absolu besoin d’amour !
Un silence s’installe, très lourd. J’ai en tête cette page qui demanda à Flaubert des jours de recherche et de travail d’écriture, cette page commentée, analysée, disséquée : la mort d’Emma Bovary.
_ On ne fait pas parler les suicidés, dit-elle soudain ; seul le silence leur convient, et la paix…
Son image disparaît peu à peu, s’enfonçant entre les pages glacées du livre, avec son mystère qui est aussi le nôtre.
Michèle Sorel, le 09 01 2003