Rêve de Noël

 

 Courses de Noël, casse-tête, comptes d'apothicaire, depuis quelques semaines je compulsais les catalogues, contemplais les affiches…Des affiches, il y en avait partout, dans les couloirs du métro, sur les panneaux aux coins des rues, sur les murs des maisons entre deux tags . Et toutes, avec une certaine inventivité parfois, évoquaient Noël, chantaient Noël, imposaient Noël.

Et cette nuit-là …dans un songe…je continue sous le ciel étoilé mes courses à peine ébauchées dans la journée. Seule sur la place aux arbres illuminés de vert et de bleu, je sens comme un frémissement dans l'air.

Soudain une affiche sous mes yeux ondule, se craquelle et un père Noël saute sur le trottoir, aussi ébahi que moi : le malheureux est curieusement affublé d'un manteau bleu et noir, couleur caractéristique de la marque qui l'a engagé et il ploie sous une hotte dont dépasse un moniteur d'ordinateur gris métallisé, 17 pouces, dernier cri. Furieux, il m'apostrophe : " Qu'est-ce que je vais faire de tout ça ? Et qu'est-ce que cette tenue ? On ne va jamais me reconnaître, me prendre pour le facteur…déjà qu'il n'y a plus de cheminée dans vos immeubles…je dois chercher le gardien..quand il y en a un ! "

Mais voilà qu'arrive à l'angle de la place un de ses comparses, lui aussi descendu d'une affiche. Sa trogne est aussi rouge que sa traditionnelle houppelande et il titube ; il n'a pas de hotte mais il brandit dangereusement deux bouteilles de whisky : il ne pourra pas les offrir, elles sont largement entamées. Et il tourne autour de moi en lançant haut ses pieds bottés de rouge. D'autres pères Noël ont peu à peu envahi la place, certains véhéments. Des panneaux surgissent…c'est une manifestation….drapeau rouge en tête comme il se doit (l'un d'eux a sacrifié son bonnet). " Tino Rossi pas mort " dit un calicot. " Sauvegardons la profession " clame un autre et on y a dessiné, rayés de croix rouges vengeresses, des lutins, des gnomes, des êtres imaginaires chargés à notre époque moderne de rajeunir, dépoussiérer, actualiser ce trop vieux père Noël. Affolée je me dissimule derrière un arbre…et me heurte à un horrible être en pâte à papier au visage rose fuchsia, à peine ébauché, coiffé d'un bonnet rouge qui lui tombe sur le nez ; il est réduit à un simple tronc et semble sorti tout droit d'un film d'horreur ! Un nouveau panneau surgit : " A bas la hausse des prix des jouets ! " Voilà des pères Noël sensibles aux problèmes économiques ; cela me les rend sympathiques !

Peu à peu la place est envahie et des groupes se forment : les mécontents, affublés de vêtements fantaisistes ou au physique vraiment maltraité, occupent tout l'espace devant la mairie. L'autre côté de la place est plus paisible : s'y sont rassemblés les pères Noël engagés par les magasins de jouets et satisfaits de leur sort. Quelques-uns cependant s'insurgent, mais à voix basse, contre certaines situations : de plus en plus d'inégalités dans la distribution, trop de jouets guerriers, stupides ou laids. Mais dans un recoin de la place, dissimulés derrière un bosquet, deux pères Noël hilares font avancer et tourner en rond un tank téléguidé qui jette des étincelles tandis qu'un autre contemple d'un air intéressé une poupée Barbie peu vêtue par ces temps hivernaux.

Ils ont garé leurs traîneaux en bordure de la place, navrés du manque de plus en plus fréquent de neige, le réchauffement climatique ! et certains parlent de s'équiper de traîneaux sur roues. D'autres évoquent la difficulté récente à se procurer des rennes ; la limite de leur territoire recule et on craint leur disparition. Vont-ils devoir équiper leurs traîneaux de moteurs et participer à la dégradation de la planète ?

Cachée derrière mon arbre, je me crois à l'abri lorsqu'un père Noël d'un vert écologique pointe sur moi un rateau gigantesque…Je m'enfuis.

Le lendemain matin, passant devant une affiche placardée dans le métro, je crus voir le père Noël vert de mon rêve qui me faisait un clin d'œil complice. L'air indifférent, je pressai le pas.

 

Michèle Sorel

 

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