Règle du jeu :

Chacun de nous cite un proverbe, un dicton ou une expression qui lui plaît ; sans nous concerter, nous en retenons trois qui doivent trouver leur place dans notre texte.

 

 

 

Mon grand-père, c’était un vrai grand-père : refuge solide, confident de mes sottises d’enfant et de mes rêves. J’aimais son air sévère, démenti par cette lueur de malice toujours dansante au fond de ses yeux ; j’aimais sa tendre rudesse, l’habileté de ses mains quand elles caressaient le bois d’un geste précis.

Quand les vacances nous ramenaient dans sa maison, c’était une joie pour moi, et, je crois bien, pour lui aussi. Nous partagions les journées, entre ballade, cueillettes de saison et grands moments «entre hommes» dans son petit atelier, au milieu des copeaux emmêlés ;  il me laissait toucher les outils, m’expliquait, me montrait, avec une éternelle patience, le goût de transmettre ce qu’il aimait.

 

Un jour pourtant, un seul, son regard pesa sur moi, lourd, grave : dans un recoin de l’atelier, j’avais découvert un globe terrestre vieux et bancal, et il me surprit à rêver sur des contours un peu effacés, des continents rendus encore plus improbables par la sciure qui les recouvrait. Je ne sais pas s’il m’observait depuis longtemps, mais sa main se posa doucement sur ma tête, il y eut quelques instants de silence, et il me déclara doucement : «laisses ça, petit, pierre qui roule n’amasse pas mousse ! Et puis c’est l’heure d’aller donner à  manger aux poules».

 

Je ne revis jamais le vieux globe, et je ne posai jamais de question à son sujet ; mais la phrase mystérieuse était restée dans ma tête. Alors, je me mis à observer les pierres de plus près, à tenter de percer le mystère des étoiles de mousse … et à me passionner pour les cartes de géographie.

Voilà comment, je le suppose du moins, est né mon goût de la découverte et des voyages. Avec la bande des copains ou seul, par tous les moyens de locomotion imaginables – après tout, peu importe le flacon, pourvu qu’on ai l’ivresse – j’ai fait des milliers de kilomètres sur les cinq continents.

Ce besoin de courir le monde, cette soif d’ailleurs, mais parents l’ont vue d’abord comme un mal de jeunesse, puis comme un mal tout court ; ils ne comprenaient pas que leur fils ne se contente pas de la découverte de Paris ou des côtes bretonnes.

Mon grand-père n’était plus là depuis longtemps pour donner son avis.

 

Les années ont passé, les voyages ont continué, professionnels ou personnels ; j’étais toujours un peu nomade.

Et puis un jour, mes pas m’ont ramené par obligation vers la maison de mon enfance ; il faut croire qu’elle m’attendait, que je la cherchais sans le savoir : j’ai découvert, ou redécouvert, que le bonheur était aussi dans le pré. 

 Colette Laberny - 22 avril 2004                                                       plume.gif (2187 octets)