Ce matin, vous vous êtes réveillé dans la peau d'un autre...

 

 

Ce matin comme tous les autres, la voix tendre vient à ma rencontre : «le petit déjeuner est prêt!» Bonheur. Du fond du lit tiède, je bouge un peu, je souris à la vie.

 

Ce matin comme tous les autres, je souris ; mais la voix qui m’appelle ne s’adresse plus à moi.

Où est hier ? Où est cette femme encore jeune – du moins le croyait-elle – la tête pleine de projets, le corps épanoui par le désir de lui plaire, au-delà des années qui passent ?

Celle que je vois dans la glace est une silhouette contractée de vieille dame, un visage aux traits tirés, au regard éteint. La boule qui me noue l’estomac se resserre encore ; pourtant, il ne faut pas que je pleure, pas devant lui ! Comme moi, il a entendu le mot fatal ; mais optimisme inébranlable peut-être, désir de me protéger sans doute, il garde sa confiance en l’avenir.

Hier, moi aussi j’ai eu confiance, j’ai cru ; mais dans la nuit, l’angoisse qui m’avait frôlée s’est glissée, silencieuse, a pris possession de moi.

L’automate intérieur fonctionne, les gestes quotidiens s’enchaînent, mais le mécanisme tourne à vide ; tout est lourd, tout est gris ; les «à quoi bon» ont remplacé les «pour» ; je ne sais plus, plus rien.

Pleurer, oui, vider cette boule, dénouer ce nœud.

Si vieille tout à coup, si Rien ! A l’intérieur de moi, il ne reste qu’une petite fille emplie de terreur ; elle voudrait crier, hurler, même ; elle voudrait qu’une mère lui tende les bras, la rassure et la protège, la berce doucement. 

 

Ce matin je suis à jamais orpheline.

L’espoir est une des feuilles mortes que le vent a détaché.

Colette Laberny - 6 novembre 2003

 

 

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