Sujet : Albert Cohen écrivit « Le livre de ma mère ».

Ecrivez le vôtre sous forme de dictionnaire ou d’abécédaire.

A comme Absente ; absente, absente, absente à en crier ; depuis toujours ; depuis l’aube de ma mémoire ; ma mère, je ne connais ton image qu’en couleur sépia, sur les vieilles photos et je songe souvent qu’il s’en est fallu de peu que je n’existe pas. Merci ma mère, de m’avoir donné la vie avant de t’en aller, si seule, dans le fracas des bombes sur Pont-en-Royans. Merci, puisque, même sans toi, la vie a ce parfum si fort que j’aime tant.

 

B comme Belle avec ta chevelure sombre roulée sur tes peignes, encadrant le visage lisse de tes vingt ans, avec tes yeux tendres , avec ton sourire doux. Merci ma mère, merci de l’amour que je lis pour moi dans ton regard ; cet amour, depuis toujours, me protège de trop de désespoir.

 

C comme Chère, très chère … Comme j’aurais été heureuse d’apprendre tout de toi, de vivre cette complicité, cette confiance, ce lien unique qui attache une fille à sa mère ; de me laisser façonner par ta tendresse au lieu de me rebeller toujours contre une autorité étrangère. Toi seule avais le droit de me gouverner car toi seule pouvais savoir où était mon bien. A toi seule je donne le droit de t’asseoir à mes côtés dans mon souvenir.

 

D comme Douce : je fonds d’émotion et de regret en contemplant tes yeux mélancoliques sur le papier glacé ; en rêve, je pose ma tête sur ta poitrine comme le font tous les enfants du monde, et tu caresses mon front, tout doucement.

 

E comme Energique : on m’a raconté comment tu avais réussi à tromper la vigilance des gardes allemands quand tu as quitté la zone occupée pour rejoindre mon père en zone libre. Je te vois comme si j’y étais, passer, pleine de détermination, devant les gardes, en présentant ta carte d’identité au lieu du laissez-passer nécessaire et te mêler au groupe d’ouvrières qui franchissait la ligne de démarcation pour aller travailler.

 

F comme Fine, sensible, artiste … pianiste … J’ai retrouvé ton Pleyel ; mais je le laisse dormir puisque plus aucune harmonie ne naîtra sous tes doigts habiles.

 

G comme Gracieuse, plus mince, plus grande que moi ; mais avec des ressemblances qui m’émeuvent et me troublent.

H comme Heureuse ? ça, je n’en sais rien … Qu’éprouvais-tu quand tu m’as laissée à la garde de ma grand-mère, en Ile-de-France, moi, ton bébé d’un an ? Qu’éprouvais-tu quand tu m’as quittée pour retourner dans l’enfer de la guerre ? C’est une question qui m’obsède … As-tu choisi de ta propre volonté d’aller vivre là-bas avec mon père ou a-t-on fait pression sur toi ? Il me semble encore entendre une petite phrase terrible qui m’est curieusement familière : « Une épouse doit suivre son mari quoi qu’il en coûte. » Où l’ai-je donc entendue, cette phrase ? et prononcée par qui ?

I comme Idéale, comme Irréelle … Aucune chance de me souvenir ni de ton odeur ni du grain de ta peau ni de ta voix … A force de solliciter ma mémoire, je t’imagine telle que la grand-mère Thérèse te décrivait à moi ; ou bien je t’invente, lourde du regret de savoir que plus personne maintenant ne pourra me parler de toi. Heureusement, j’ai encore les photos, à interroger, interminablement.

J comme Jeune ; ma mère, jamais je ne te connaîtrai usée, vieillie ; jamais ton visage ne se ridera puisqu’il n’existe plus que figé sur les vieilles photos de l’album. Ma mère, tu es si jeune sur le papier glacé qu’on croirait que tu es ma fille …

   plume.gif (1407 octets)          Danielle JOLY        Le 22 mai 2003

                      

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