Les heures de la nuit sont mon royaume éveillé
Jai toujours peur de mendormir, une vieille peur denfant, traversée de
tocsins et du bruit cadencé des pas, de couchettes dinfortune et dombres
mouvantes sur des murs pourpres.
Je ne dors que lorsque je ne peux plus faire autrement, en général quand la nuit pâlit
et que laube promet, une fois de plus, de sauver le monde.
En attendant lheure bleue qui me rassure, quand toute la famille est au lit, le
silence règne dans la maison ; je suis seule au monde, seule à rêver sous la
lampe ; seule à voyager en lecture ou en peinture dans la petite chambre qui me sert
datelier-bureau.
Souvent je cherche dans ma pochette de cartes postales de quoi écrire et me voilà
lancée dans la correspondance à mes amies, précieux moment sil en est, où je
renoue des liens très chers.
Jai peu damies mais si bien choisies que jy tiens comme à la prunelle
de mes yeux. Il y en a une en particulier, qui est souvent en voyage, à qui jécris
régulièrement et qui me répond sur de merveilleuses cartes postales glanées au gré de
ses déplacements. Cest ainsi que jai, aux murs de ma chambre, une très jolie
collection de peintures indoues que jai mises sous verre.
Quand mon amie Michèle est à Lyon, je vais la voir elle vit seule. Nous
déjeunons ensemble et projetons toutes sortes de visites de musées ou dexpositions
pour laprès-midi. Puis, au dessert, nous ouvrons ses livres dart ; elle
moffre avec générosité la richesse de son univers de beauté et de rêve. Je bois
ses paroles et me laisse entraîner dans un véritable voyage sur la face cachée et
idéale du monde ; cest en vrac : Mantegna, Le Caravage, Piero della
Francesca, Jérôme Bosch, les Impressionnistes, et tant dautres encore
jusquà ce que la nuit tombe et nous brouille la vue. Cest toutes les fois
pareil ! Alors je rentre chez moi en voiture, ankylosée, courbatue, et je me perds
régulièrement dans son quartier, la tête dans les nuages, les yeux éblouis, enivrée
que je suis par toutes les merveilles quelle ma montrées.
Je ne lui ai pas écrit ce printemps : elle devait se rendre au Hoggar pour voir les
danseuses rupestres du Tassili.
Jai appris le 8 mars que son avion de retour venait de sécraser au décollage
de Tamanrasset. Un voile obscur sest abattu sur moi. Jai téléphoné à Air
Algérie, à tous les aéroports de la région pour en savoir davantage. Impossible
davoir quelque ligne que ce soit ; réponse : « pas de communication
téléphonique : cellule de crise ». Je lui ai laissé plusieurs messages
dinquiétude sur son répondeur ; pas de nouvelles
Jai racheté pour moi le même bibelot, un petit photophore en faïence grise
ajourée, que je lui avais offert à ma précédente visite, dans la crainte de ne pas
avoir assez de souvenirs delle.
Ceci jusquau 20 mars
Là, au téléphone, jentends sa voix ; mon
sang bondit dans ma poitrine ; elle sexcuse de mavoir laissée, bien
involontairement, dans linquiétude et me dit quelle a séjourné quelque
temps à Avignon, chez des amies, avant de rejoindre son appartement lyonnais.
Elle me promet que, bientôt, nous irons visiter ensemble le château de La Fléchère, au
nord de Trévoux.
Puis elle mexplique quelle a voulu rester un peu plus longtemps en Algérie et
quelle nétait pas, bien entendu, dans lavion accidenté.
Mon horizon souvre enfin : elle est absente mais elle est là ;
jentends sa voix amicale qui nous relie dans la nuit comme un fil de soie. Je ne
lai pas perdue ; je nai pas perdu sa précieuse amitié ni le plaisir
toujours renouvelé de nos conciliabules chuchotés au-dessus des livres dart.
Son calme me surprend ; comme si elle ne revenait pas de derrière la mort
Je trouve dans mes cartes une reproduction du Ghirlandaio, peintre italien du Quattrocento
quelle aime particulièrement ; je prends mon stylo
les phrases coulent
sans effort ; à peine le temps de trouver la bonne expression, le mot au plus juste
de ce que je ressens. Je retourne la carte : scène de chasse : le seigneur a le
regard lointain et le faucon au poing
mais surtout, au premier plan, deux petits
écuyers se regardent en riant, la taille bien prise dans leur pourpoint ajusté ;
les silhouettes sont gracieuses, les couleurs chatoient.
Je reprends ma plume, mon ami Pierrot ! non ! pardon ! mon amie
Michèle ! Je sais que ces petits personnages qui tiennent la bride du cheval de leur
maître en chahutant gentiment, te plairont autant que les danseuses du Tassili, le danger
en moins.
Mais cesseras-tu un jour de courir le monde et ses périls ? Oui, je sais bien, tu ne
peux te passer de toutes ces merveilles et moi je messouffle à te suivre en rêve
dailleurs, ces trésors, je les imagine à travers ton regard, plus beaux
encore quils ne sont. Je me fie à tes yeux.
Ce soir, Michèle, raconte-moi le Tassili
Danielle
JOLY Atelier décriture Le 5 juin 2003
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