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Au clair de la lune

Mon ami Pierrot

Prête-moi ta plume

Pour écrire un mot…

 

 



Les heures de la nuit sont mon royaume éveillé …


J’ai toujours peur de m’endormir, une vieille peur d’enfant, traversée de tocsins et du bruit cadencé des pas, de couchettes d’infortune et d’ombres mouvantes sur des murs pourpres.
Je ne dors que lorsque je ne peux plus faire autrement, en général quand la nuit pâlit et que l’aube promet, une fois de plus, de sauver le monde.
En attendant l’heure bleue qui me rassure, quand toute la famille est au lit, le silence règne dans la maison ; je suis seule au monde, seule à rêver sous la lampe ; seule à voyager en lecture ou en peinture dans la petite chambre qui me sert d’atelier-bureau.
Souvent je cherche dans ma pochette de cartes postales de quoi écrire et me voilà lancée dans la correspondance à mes amies, précieux moment s’il en est, où je renoue des liens très chers.
J’ai peu d’amies mais si bien choisies que j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux. Il y en a une en particulier, qui est souvent en voyage, à qui j’écris régulièrement et qui me répond sur de merveilleuses cartes postales glanées au gré de ses déplacements. C’est ainsi que j’ai, aux murs de ma chambre, une très jolie collection de peintures indoues que j’ai mises sous verre.
Quand mon amie Michèle est à Lyon, je vais la voir – elle vit seule. Nous déjeunons ensemble et projetons toutes sortes de visites de musées ou d’expositions pour l’après-midi. Puis, au dessert, nous ouvrons ses livres d’art ; elle m’offre avec générosité la richesse de son univers de beauté et de rêve. Je bois ses paroles et me laisse entraîner dans un véritable voyage sur la face cachée et idéale du monde ; c’est en vrac : Mantegna, Le Caravage, Piero della Francesca, Jérôme Bosch, les Impressionnistes, et tant d’autres encore … jusqu’à ce que la nuit tombe et nous brouille la vue. C’est toutes les fois pareil ! Alors je rentre chez moi en voiture, ankylosée, courbatue, et je me perds régulièrement dans son quartier, la tête dans les nuages, les yeux éblouis, enivrée que je suis par toutes les merveilles qu’elle m’a montrées.


Je ne lui ai pas écrit ce printemps : elle devait se rendre au Hoggar pour voir les danseuses rupestres du Tassili.
J’ai appris le 8 mars que son avion de retour venait de s’écraser au décollage de Tamanrasset. Un voile obscur s’est abattu sur moi. J’ai téléphoné à Air Algérie, à tous les aéroports de la région pour en savoir davantage. Impossible d’avoir quelque ligne que ce soit ; réponse : « pas de communication téléphonique : cellule de crise ». Je lui ai laissé plusieurs messages d’inquiétude sur son répondeur ; pas de nouvelles …
J’ai racheté pour moi le même bibelot, un petit photophore en faïence grise ajourée, que je lui avais offert à ma précédente visite, dans la crainte de ne pas avoir assez de souvenirs d’elle.
Ceci jusqu’au 20 mars … Là, au téléphone, j’entends sa voix ; mon sang bondit dans ma poitrine ; elle s’excuse de m’avoir laissée, bien involontairement, dans l’inquiétude et me dit qu’elle a séjourné quelque temps à Avignon, chez des amies, avant de rejoindre son appartement lyonnais.
Elle me promet que, bientôt, nous irons visiter ensemble le château de La Fléchère, au nord de Trévoux.
Puis elle m’explique qu’elle a voulu rester un peu plus longtemps en Algérie et qu’elle n’était pas, bien entendu, dans l’avion accidenté.
Mon horizon s’ouvre enfin : elle est absente mais elle est là ; j’entends sa voix amicale qui nous relie dans la nuit comme un fil de soie. Je ne l’ai pas perdue ; je n’ai pas perdu sa précieuse amitié ni le plaisir toujours renouvelé de nos conciliabules chuchotés au-dessus des livres d’art.
Son calme me surprend ; comme si elle ne revenait pas de derrière la mort …
Je trouve dans mes cartes une reproduction du Ghirlandaio, peintre italien du Quattrocento qu’elle aime particulièrement ; je prends mon stylo … les phrases coulent sans effort ; à peine le temps de trouver la bonne expression, le mot au plus juste de ce que je ressens. Je retourne la carte : scène de chasse : le seigneur a le regard lointain et le faucon au poing … mais surtout, au premier plan, deux petits écuyers se regardent en riant, la taille bien prise dans leur pourpoint ajusté ; les silhouettes sont gracieuses, les couleurs chatoient.


Je reprends ma plume, mon ami Pierrot ! non ! pardon ! mon amie Michèle ! Je sais que ces petits personnages qui tiennent la bride du cheval de leur maître en chahutant gentiment, te plairont autant que les danseuses du Tassili, le danger en moins.
Mais cesseras-tu un jour de courir le monde et ses périls ? Oui, je sais bien, tu ne peux te passer de toutes ces merveilles et moi je m’essouffle à te suivre en rêve … d’ailleurs, ces trésors, je les imagine à travers ton regard, plus beaux encore qu’ils ne sont. Je me fie à tes yeux.
Ce soir, Michèle, raconte-moi le Tassili …
      

   plume.gif (2187 octets)                        Danielle JOLY    Atelier d’écriture    Le 5 juin 2003