Thème : Nous venions darriver dans un autre monde. Tous les étés, et même à partir des premiers beaux jours, revient à mes oreilles ce refrain un peu lassant, cette complainte qui va sûrement finir par me culpabiliser : « Quand voudras-tu enfin que nous partions en vacances ? » ; et moi, de traîner les pieds car jai un secret : je peins.
Cest dans ma salle à manger, là où jinstalle mon chevalet, ou plus abruptement ma toile épinglée au mur sur un journal, que je voyage le mieux. Je prends mon gros pinceau plat queue-de-morue et je me laisse aller à un fond coloré qui emprunte sa nuance aux couleurs du temps et à mon humeur du moment ; jutilise de la peinture acrylique qui sèche vite et se vernisse aussitôt. Quelquefois, cest le vert tendre dune mangrove sauvage et tropicale, dautres fois cest le bleu givré dun ciel lunaire ; tantôt ce sont les gris colorés docre rose dun paysage septentrional, tantôt Quand mon imagination chausse ses bottes de sept lieues, mes voyages sont multiples, échevelés, pleins de battements de cur, pleins dimprévus Plusieurs étés chez les Crétois ne mont pas apporté pareilles émotions ! Après le fond, je rêve les yeux grands ouverts et je continue le voyage avec un pinceau de martre moyen, du n° 8 ou du 10 ; ce ne sont pas les détails figuratifs qui donnent corps à mon atmosphère, mais plutôt des imitations de matières, des stylisations dobjets ou déléments de paysages, tant et tant interprétés quon ne les identifie plus, ou plus guère. Par exemple, jai fait dernièrement, sur un fond bien sec, de couleur « marron glacé », une couche de brun profond et luisant ; ensuite, jai passé dessus une éponge humide qui a enlevé le brun sur les parties qui nétaient pas encore tout à fait sèches. Cela ma donné un aspect de beau cuir de Russie moiré de nuances plus claires. Quelle aventure va bien pouvoir naître là, dans cet univers sauvage et animal ? Voilà le moment le plus fou ; celui qui me fait battre le cur à cent à lheure ! Jai pris mon pinceau fin, le n° 6, et je peins en jaune pâle, couleur de lor, trois personnages superposés, presque transparents, qui repoussent avec véhémence les parois de trois petites excavations carrées dans lesquelles ils sont captifs, trois petits tombeaux, le début dun labyrinthe Ces personnages se ressemblent comme trois gouttes deau et je les cisèle avec amour, avec précision, avec délicatesse : ils sont les supports, les complices de mon rêve ; il y en a toujours un qui me représente ; les deux autres sont des comparses, des compagnons de route ; mais leur superposition laisse bien entendre quils ne peuvent guère compter les uns sur les autres ; chacun sent seulement la présence des autres et cela suffit ou devrait suffire à son réconfort.
Nous voilà donc tous les trois ; nous venons darriver dans un autre monde, une Atlantide de mystère et démotion. Les couleurs me plaisent : or pâle gravé sur cuir brun tout cela a un parfum très ancien de vieux grimoire, de parchemin précieux ; les personnages sont englués dans le souvenir dun manuscrit et ils sont beaux ; ils sont fragiles ; ils sont prisonniers de leur histoire Ne sommes-nous pas tous englués dans le labyrinthe de nos aventures, de nos émotions, de nos soucis ? Navons-nous pas quelques compagnons de vie dont la présence au monde nous rassure ? Jaime bien ce que jai peint cette fois, sans trop y réfléchir ; cest après seulement que lhistoire se raconte et que je plonge tout entière dans la rêverie Ensuite, vient une longue réflexion au cours de laquelle je me plais à essayer dattraper tous les « fils » de cette tapisserie au petit point, pour comprendre ce qui a conduit ma main
Et pour changer de rêve, je fixe au mur le fond couleur de mangrove ; le pinceau court et je voyage je voyage je voyage Danielle JOLY Atelier décriture Le 24 octobre 2002 |
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