Thème : Nous venions d’arriver dans un autre monde.

~ Voyages ~

   Tous les étés, et même à partir des premiers beaux jours, revient à mes oreilles ce refrain un peu lassant, cette complainte qui va sûrement finir par me culpabiliser : « Quand voudras-tu enfin que nous partions en vacances ? » ; et moi, de traîner les pieds car … j’ai un secret : je peins.

 

  C’est dans ma salle à manger, là où j’installe mon chevalet, ou plus abruptement ma toile épinglée au mur sur un journal, que je voyage le mieux.

  Je prends mon gros pinceau plat queue-de-morue et je me laisse aller à un fond coloré qui emprunte sa nuance aux couleurs du temps et à mon humeur du moment ; j’utilise de la peinture acrylique qui sèche vite et se vernisse aussitôt.

Quelquefois, c’est le vert tendre d’une mangrove sauvage et tropicale, d’autres fois c’est le bleu givré d’un ciel lunaire ; tantôt ce sont les gris colorés d’ocre rose d’un paysage septentrional, tantôt …

Quand mon imagination chausse ses bottes de sept lieues, mes voyages sont multiples, échevelés, pleins de battements de cœur, pleins d’imprévus … Plusieurs étés chez les Crétois ne m’ont pas apporté pareilles émotions !…

  Après le fond, je rêve les yeux grands ouverts et je continue le voyage avec un pinceau de martre moyen, du n° 8 ou du 10 ; ce ne sont pas les détails figuratifs qui donnent corps à mon atmosphère, mais plutôt des imitations de matières, des stylisations d’objets ou d’éléments de paysages, tant et tant interprétés qu’on ne les identifie plus, ou plus guère.

  Par exemple, j’ai fait dernièrement, sur un fond bien sec, de couleur « marron glacé », une couche de brun profond et luisant ; ensuite, j’ai passé dessus une éponge humide qui a enlevé le brun sur les parties qui n’étaient pas encore tout à fait sèches. Cela m’a donné un aspect de beau cuir de Russie moiré de nuances plus claires.

Quelle aventure va bien pouvoir naître là, dans cet univers sauvage et animal ? Voilà le moment le plus fou ; celui qui me fait battre le cœur à cent à l’heure ! J’ai pris mon pinceau fin, le n° 6, et je peins en jaune pâle, couleur de l’or, trois personnages superposés, presque transparents, qui repoussent avec véhémence les parois de trois petites excavations carrées dans lesquelles ils sont captifs, trois petits tombeaux, le début d’un labyrinthe … Ces personnages se ressemblent comme trois gouttes d’eau et je les cisèle avec amour, avec précision, avec délicatesse : ils sont les supports, les complices de mon rêve ; il y en a toujours un qui me représente ; les deux autres sont des comparses, des compagnons de route ; mais leur superposition laisse bien entendre qu’ils ne peuvent guère compter les uns sur les autres ; chacun sent seulement la présence des autres et cela suffit ou devrait suffire à son réconfort.

 

Nous voilà donc tous les trois ; nous venons d’arriver dans un autre monde, une Atlantide de mystère et d’émotion. Les couleurs me plaisent : or pâle gravé sur cuir brun … tout cela a un parfum très ancien de vieux grimoire, de parchemin précieux ; les personnages sont englués dans le souvenir d’un manuscrit et ils sont beaux ; ils sont fragiles ; ils sont prisonniers de leur histoire … Ne sommes-nous pas tous englués dans le labyrinthe de nos aventures, de nos émotions, de nos soucis ? N’avons-nous pas quelques compagnons de vie dont la présence au monde nous rassure ?

  J’aime bien ce que j’ai peint cette fois, sans trop y réfléchir ; c’est après seulement que l’histoire se raconte et que je plonge tout entière dans la rêverie … Ensuite, vient une longue réflexion au cours de laquelle je me plais à essayer d’attraper tous les « fils » de cette tapisserie au petit point, pour comprendre ce qui a conduit ma main …

 

Et pour changer de rêve, je fixe au mur le fond couleur de mangrove ; le pinceau court et … je voyage … je voyage … je voyage …

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Danielle JOLY                                             Atelier d’écriture Le 24 octobre 2002 

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