~ Ma Mère, la colline~

 

Danielle JOLY                          Atelier d’écriture Le 10 octobre 2002

Thème : Oui, il y avait de quoi en faire toute une histoire.

 

  Emilie habite sur un ancien coteau à vignes, dans le beau village de Solaize, à vocation agricole sur les hauteurs et industrielle dans la vallée.

Il y a trente ans déjà, elle a bâti son nid sur cette colline, au creux des bois.

Après une enfance brisée par la mort et le drame, elle s’est mariée très vite et est partie vivre loin, le plus loin possible de la ville qui, pour elle, était synonyme de tristesse et de solitude.

Mais Emilie n’en finissait pas de lécher ses plaies ; à trente ans, comme un zona, tout avait ressurgi sous la forme d’une dépression magistrale.

Elle a écrit, dessiné frénétiquement ; mais plus elle sortait d’elle ce mal qui l’étouffait, moins elle allait bien, comme si elle exacerbait sa sensibilité jusqu’à l’insoutenable.

Elle avait perdu sa mère au cours de la guerre, un an après sa naissance et, livrée à des mains mercenaires, ce manque, cette lacune d’amour s’était élargie de jour en jour, sans bruit, la happant comme des sables mouvants.

Alors, l’évidence lui était apparue : il lui fallait se retrouver une mère. Mais le pli étant pris, après avoir passé sa jeunesse confinée dans une chambre, elle était très solitaire et ne savait comment s’adresser aux autres.

Elle s’est alors mise à penser qu’elle était faite de la même argile que la terre de sa colline, qu’elle était silencieuse et immobile comme elle et que, dorénavant, la Colline serait sa mère.

Elle errait des heures sur les chemins en lui parlant à haute voix. Elle lui portait des fleurs des champs sur la mousse fraîche du bois ; elle l’appelait : « Ma Mère la Colline » et égrenait dans le vent, avec ses larmes, des poèmes inventés pour ses sœurs les ronces … Elle y trouvait un réconfort certain, imaginant même que cette terre maternelle lui réservait quelque lieu paisible pour y mourir tranquille.

C’est de là que lui vient cette sensation de grande proximité avec les plantes et les animaux sauvages, cette impression de parenté extrême. Oui, le jour où elle a choisi la Colline comme mère adoptive a été pour elle un jour déterminant et il y a de quoi en faire tout un roman.

Longtemps après l’apaisement, elle va toujours par les chemins secrets qui se faufilent entre les lilas sauvages ; elle regarde évoluer les écureuils avec tendresse ; elle surveille la floraison des violettes, des iris, la maturation des pommes, des abricots dans les vergers. Elle écoute en souriant les merles qui s’étourdissent de leurs chants quand arrive l’averse, le pivert qui rit en frappant les écorces, le coucou qui annonce le printemps … Et l’été, quand le jour s’éteint dans le gris-bleu du soir, elle épie, les larmes aux yeux, le chant du rossignol qui monte, hésitant, des grands arbres. Elle a même sauvé un faisan menacé par un chasseur, un automne passé.

Maintenant elle a l’impression que tout ce petit monde lui appartient, qu’elle en est la gardienne ; elle a puisé en lui une nouvelle sérénité, une nouvelle force.

Non, elle ne se sent plus seule au monde : elle a de l’herbe verte qui frémit au vent ; elle a des vols d’oiseaux migrateurs qui traversent son ciel ; elle a des pleines lunes qui bordent les feuilles des hêtres de filigranes d’argent, toutes choses qui font partie de son patrimoine affectif aujourd’hui et qu’elle partage avec les enfants largement, librement, pour que jamais le désespoir, ni l’ennui, ni le désenchantement ne les gagne.

Car peut-on être désespéré quand on est riche d’une mère et qu’on sait que cette mère, belle comme une vestale, ne vous abandonnera jamais ?

 

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