Ma rencontre avec une célébrité.

 

      Qui ne connaît pas la Femme du Lac ? Dans le village et même jusque dans la ville voisine, tout le monde en a entendu parler mais rares sont ceux qui l’ont vue ou même qui l’ont aperçue. On dit qu’elle est belle, qu’elle attire les hommes par des paroles mielleuses, surtout les jeunes hommes. On dit qu’elle les entraîne au fond du lac et qu’on ne les revoit jamais. On dit, on dit…

      Aucun homme n’a pu la décrire : soit il a disparu, soit il raconte de telles balivernes que personne ne le croit. Par exemple, le boulanger a vu une silhouette mince, enveloppée d’une longue chevelure blonde, qui avançait vers lui en marchant sur les eaux noires du lac et qui susurrait des mots doux et suaves tels qu’il n’en avait jamais entendu. Il dit aussi, le boulanger, qu’il a été sauvé par le cri d’une chouette et qu’il a vu alors la Femme du Lac se ratatiner, se mettre à coasser et disparaître dans les eaux glauques avec un grand plouf. Les habitants du village se sont tous moqués de lui, l’accusant d’avoir forcé un peu sur le ratafia…

     Ratafia ou pas, le Maire et tous ses conseillers ont fait une plaquette publicitaire sur le village, pour les touristes, et comme la seule chose à voir est le Lac et la seule attraction est la Femme du Lac, le Maire et tous ses conseillers ont organisé des visites guidées qui ont un succès fou les soirs de pleine lune. Les touristes sont ravis, ils frissonnent, certains voient des choses et ils rentrent chez eux avec plein de souvenirs à raconter : « Comme elle était belle, cette Femme du Lac ! »… « Une fée, une sirène, et comme elle chantait bien ! » … «  Et d’une simplicité incroyable ! ». « Mais il ne faut pas y aller seul, cela pourrait être dangereux, surtout pour les hommes. Rendez-vous compte : elle a pris la main de l’un d’entre nous, tout doucement et il était prêt à la suivre… un si bon père de famille… Heureusement nous l’avons pris par la taille et ramené avec nous dans l’autobus. Il nous a beaucoup remercié tout en gardant au fond de l’œil un brin de nostalgie »…

    Voilà pour l’ambiance.

   Il est temps maintenant que je vous raconte, moi qu’on appelle la sorcière du village, il est temps donc que je vous raconte comment j’ai rencontré la fameuse Femme du Lac. J’étais seule à l’orée de la forêt de sapins qui entoure le Lac, il faisait nuit, une nuit sombre sans lune. Les eaux du Lac étaient plates, étales comme un miroir inutile et j’ai attendu. Sans rien dire. Je savais qu ‘elle viendrait, la Femme du Lac et elle est venue. Elle est sortie des eaux dans une lueur phosphorescente. J’ai vu d’abord ses cheveux, rares, blonds et raides, puis ses yeux globuleux verts comme des lentilles d’eau. Une bouche de grenouille, de grenouille à grande bouche. Et une multitude de tentacules en guise de bras et de jambes, et à chaque extrémité de chaque tentacule un œil noir minuscule et sans paupière.

    La Femme du Lac s’est approchée de moi, m’a examinée des pieds à la tête avec ses innombrables yeux noirs, a jeté dans son œil vert, le droit, tout ce qui lui déplaisait en moi et le reste dans son œil gauche. Son œil droit est devenu énorme, et le gauche tout petit. Puis elle a parlé :  « Tu ne vaux pas grand chose, alors je te laisse vivre, mais sache que je suis la Reine ici et que je suis célèbre dans tout le pays et que je le resterai. Si tu reviens, tu devras te prosterner et m’appeler Majesté ».

   Sur ces mots, elle a disparu… Je suis retournée une fois sur le bord du Lac, je ne me suis pas prosternée et je n’ai pas dit Majesté.

 

Le 15 janvier 2004........ Annie Cortot.                                                                  fee3.gif (4561 octets)

 

 

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